Dans le cadre du 35è anniversaire de Radio/Télé-Québec, l'Association des réalisateurs publie 17 grands papiers consacrés à des réalisateurs et réalisatrices qui ont «assisté aux premiers pas» -puis aux suivants- de l'Autre télévision. Voici donc ce mois-ci le quatrième témoignage, celui de Michel Poulette, dont notre journaliste et recherchiste Béatrice Raimbault a recueilli les propos..

Michel Poulette
Les années folles

Nous sommes en 1973. Les églises ne sont pas encore converties en lofts ou musées underground mais la comédie musicale Jésus Christ Super Star contribue à transformer la jeunesse…Tout juste 20 ans avant la sortie triomphale de Louis 19. Seule comédie bien de chez nous à l'humour exportable.

Cette année-là, un jeune recherchiste barbu (qui avait déjà la conviction qu'il deviendrait un bon réalisateur) commence une carrière à la télévision. Il se démène à la cinémathèque de Radio-Québec pour trouver plans d'archives mais aussi images audacieuses et saisissantes. Des demandes express de jeunes réalisateurs fougueux qui rêvent de transformer l'univers télévisuel de l'époque.

Le nouveau réseau, sous l'égide de Yves Labonté, Jésuite de son état, a embauché depuis sa création en 68, toute une pelletée de jeunes bien dans leur peau et bien de leur temps. Radio-Québec ressemble à un bon collège classique et se trouve pas mal dépareillé avec cette faune de jeunes employés. Monsieur Labonté se rappellera d'ailleurs pendant longtemps de ce paradoxe. Rejoint quinze plus tard pour souligner le 25ème anniversaire du réseau qu'il avait tant aimé et quitté en 1978, il confia : «...Il me revient à l'esprit le choc que j'éprouvai à la vue de cette fringante jeunesse, de jeans vêtue, à la coiffure unisexe et à l'enthousiasme non dissimulé…»Nul doute, Michel faisait partie de ceux-là.

«Du porno… du vrai»
demande le réalisateur Pierre Duceppe à Michel Poulette médusé

... En 1972, Radio-Québec obtient un permis pour diffuser sur le câble. On décide alors de produire un tas d'émissions originales et éducatives. Depuis 68, on répond aux exigences du ministère de l'éducation en produisant, entre autres, les Oraliens et Les cent tours de Centour diffusés dans les écoles. Mais maintenant que le réseau est devenu son propre diffuseur, on décide d'éduquer aussi les adultes et de faire participer le citoyen québécois à ces diverses émissions. Le mot d'ordre à l'époque : faire de la télé de participation. Ça ne manquait pas de débats!
... Mais, le 19 mars 1974, certains abonnés participants ont prétendu que le réseau avait dépassé les bornes. Que pouvait-on voir en gros plan sur nos écrans? Six minutes de scènes du film Sensually liberated female. Du porno. Du vrai. Michel avait répondu à la commande du réalisateur Pierre Duceppe. On avait décidé de colorer le débat sur la pornographie que l'on proposait dans le cadre de l'émission La vie qu'on mène. Au Québec, il était bien difficile de faire rentrer du sexe dans les téléviseurs. Impossible de trouver ce genre de bobines dans les arrières boutiques de dépanneurs. Le magnétoscope, diffuseur individuel et amoral, n'existait tout bonnement pas! Seuls, quelques curieux allaient s'hasarder sur le boulevard Saint-Laurent et pousser la porte du Pussycat, première salle obscure du genre osé au Québec ou bien encore, allaient gober, les yeux tout ronds, les effeuilleuses de chez Mado, boulevard Pie IX. Un téléspectateur, un seul, aurait déposé une plainte sur le champs.

Oups... l'escouade de la moralité s'amène…!

... L'escouade de la moralité arrivée le lendemain sur les lieux de «l'immoral réseau» serait repartie bredouille mais aussi amusée. Y'avait pas de quoi fouetter un chat. Les hommes de la GRC ont eu l'air d'aimer eux aussi les images éducatives de la nouvelle télé québécoise.
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Sur les autres réseaux, on ne faisait qu'effleurer certains sujets. Ici, à Radio-Québec, on en parlait franchement, images à l'appui. C'est ainsi qu'on a aussi chargé Michel de trouver des documents filmés sur l'avortement. Des images choc pour l'époque, que Michel avait fait venir de chez nos voisins situés un peu plus bas sous la ceinture des Grands Lacs.

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Tout en fouinant à gauche et à droite pour trouver des archives intéressantes, Michel ne se lasse pas d'écouter les sons londoniens et psychédéliques des Pink Floyd qui viennent de sortir leur neuvième album : Dark Side O The Moon. Celui de leur consécration sur le continent américain.

Michel était déjà un audacieux et un déterminé. Les images, il les trouve. Et les meilleures. Mais il ne perd pas de vue que son leitmotiv depuis l'adolescence, c'est la réalisation. Un rêve que ne lui accorde pas dans l'immédiat Radio-Québec. Sûr, on lui a bien proposé en 75 une place d'assistant-réalisateur, une tâche qu'il s'applique à faire du mieux qu'il peut pour l'émission Télé-ressources. Une émission qui travaillait de pair avec les bibliothèques. Vous téléphoniez au standard et posiez une question, un animateur vous répondait quelques jours plus tard manuel en main. Mais non : Michel ne démord pas. Il veut réaliser, rien d'autre, et son idole c'est Francis Coppola qui venait de recevoir quelques années plus tôt deux Oscars pour Le parrain. Tant pis, en 1976, il met un terme à son contrat d'employé permanent et se lance avec courage sur un chemin professionnel bien marginal et peu fréquenté à l'époque : le pigisme ! Il fallait croire en soi ! (Petit clin d'œil : en 1998, il finira par faire son Coppola avec la réalisation de Bonnano : A godfather's story. Une série de cinq heures sur un chef de la mafia new-yorkaise.)

Un p'tit 15 000$ qui fera toute la différence

À peine quitte-t-il le réseau, que la vie lui prépare une surprise de taille. Un héritage de 15 000 dollars…la belle affaire. Une somme suffisante et bien investie. Avec ce petit magot qui tombe à pic, il se lance seul dans la production d'un documentaire Pierre Guimond entre Freud et Dracula . Michel dresse le portrait du photo-monteur québécois de renommée mondiale. Son premier «vrai film» et le début d'une carrière qui part au grand galop. Première réalisation, première œuvre des plus récompensée. Le pas venait d'être franchi. Michel débutait sa trentaine et était devenu Réalisateur. Radio-Québec lui ouvre à nouveau ses portes en 1980. On lui confie une partie d'une grande série culturelle qui fera beaucoup parler d'elle. Le début de ses années folles à Radio-Québec.


La série 9 1/2 : Culture et audace

Ils étaient cinq à se partager cet immense projet : Louis Charest, Raymond Décary, Louis Fraser, Claude Grenier et Michel Poulette. Le tout coordonné par Jean-Gaétan Séguin. Un gros bateau : produire 39 émissions originales sur la réalité culturelle québécoise contemporaine. Exit les années 70. Une ère culturelle nouvelle apparaissait avec le début d'une nouvelle décennie. Radio-Québec ose et risque montrer la vraie culture. Une culture plus marginale, plus large. Celle avec un modeste petit c . C'est le mandat de la série 9 ½. C'est la révolution dans la forme et le contenu. Michel Poulette étrenne la série. Un premier épisode bien réussi qui allait donner le ton aux trente-huit autres. Le 29 septembre 1980 à neuf et demie pile du soir comme il se devait, les téléspectateurs découvrent Miroir, miroir !

L'émission avait pour thème l'importance de la télévision au Québec. De nombreuses personnalités y participaient : Pierre Bourgault, Janette Bertrand, Michel Tremblay, Charles Dutoit entre autres. Un drôle de couple assis confortablement dans leur salon commentait le programme et représentait l'attitude générale des téléspectateurs québécois. Deux personnes? Non, deux marionnettes. C'était la première fois que Michel travaillait avec Gérard D. Laflaque et sa femme Georgette. Les téléspectateurs et les critiques venaient de découvrir un phénomène : Gérard D. Laflaque.


Un petit coup de fil

«Michel, ça te tente de tourner un chanson avec Véronique? Tu pourras faire du vrai cinéma.» lui dit au téléphone le producteur Gaëtan Lavoie. Depuis quelques mois, le réseau lui a confié la conception et réalisation de sa campagne publicitaire. Michel Poulette est passé au petit format et adore ça. Tourner avec Véronique! Le réalisateur est emballé sur le champ, il imagine la chanteuse en robe noire interprétant le boléro de Ravel. Ils écoutent ensemble la version chantée dont les arrangements avaient été faits par Yves Lapierre et qui vient tout juste d'aboutir dans le bureau de Gaëtan Lavoie. Ils font jouer la chanson plusieurs fois jusqu'à emmerder les voisins de bureau dont certains trouvent que c'est un pur sacrilège de faire chanter une telle œuvre par une chanteuse populaire. Des féministes iront même se plaindre de l'esthétisme et de la beauté provocante de Véronique Béliveau qui livre sa chanson entourée du premier violon de l'orchestre symphonique de Montréal. Le producteur et le réalisateur se foutent bien des critiques : «On a choisi Véronique parce qu'elle chante bien et qu'on la trouve très jolie. De plus on adore travailler avec elle…point.» Un grand succès couronné par un Coq d'or pour Poulette. Il est aux anges. Il fait du vrai cinéma. Le vidéoclip n'existait pas encore. Dans ses tours de chants, Véronique se fait demander de chanter :. «...je veux rencontrer le monde... je veux vivre autour de lui…» sur l'air du Boléro de Ravel. La chanteuse populaire voit sa popularité s'ennoblir du fait qu'elle chante le thème de la télé éducative du Québec. Un autre merveilleux réalisateur, Pierre Savard, avait été le premier à travailler, avec Véronique Béliveau, la chanson thème de Radio-Québec. Les premières versions sont aussi des pièces d'anthologie. On avait préparé le terrain à Michel qui a su bien exploiter tous les talents qui l'entouraient. Michel sait mener une équipe et il donne le goût du succès et de l'audace.

Un autre coup de fil… quelques mois plus tard

«Michel, je voudrais te voir au plus tôt !» demande le producteur Gaëtan Lavoie au téléphone. Deux heures plus tard, Michel Poulette, les yeux pétillants, la barbe bien taillée et le geste rapide s'annonce. «Ça va pas être simple de travailler avec Chapleau et en plus t'as pas de sous pour faire une minute par jour de télé avec sa marionnette Gérard D. Laflaque. Je te donne comme objectif de te payer la tête des animateurs et animatrices de Radio-Québec. C'est de l'anti-publicité. Il y plein de monde qui regarde Passe-Partout à 18h00 et puis ils quittent l'antenne. Peu de personnes regardent Téléservice que j'ai mis au monde. On a l'air fou! Conserver les téléspectateurs avec D. Laflaque et Serge Chapleau. Je vais et tu vas te faire chicaner mais on va avoir du succès..! » Quelques jours plus tard, Michel Poulette réalisait avec brio et folie contrôlée La Minute à Gérard D. qui devint une minute et quart un mois et demi plus tard, à la mi-novembre 82. Des centaines de milliers de téléspectateurs regardaient Radio-Québec pour la première fois. Dans les snack- bars populaires on ne parlait que de Gérard. D. Il y avait des fans-clubs un peu partout dans la province. Puis un jour, Chapleau menace de quitter la télé éducative s'il n'a pas au moins trente minutes d'antenne, une vraie émission. Et tout les polliticaly correct d'Outremont et quelques barbus aux allures de faux prêtres qui prennent des décisions de programmes en ont profité pour «flusher» le pauvre, le merveilleux et l'incontournable Gérard D. Michel Poulette nage dans le succès avec le premier succès populaire de Radio-Québec.

Les années folles (1980-1983) à Radio-Québec n'auront pas été longues mais intenses. Pour Michel Poulette, trois ans d'essais, de création, d'audace et de liberté au sein de la télévision québécoise avant de devenir l'un des réalisateurs québécois des plus connus dans la province et à l'étranger.



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