UNE LAMPE RESTÉE ALLUMÉE

par Gaëtan Lavoie



Marius Téodoresco, au centre, pendant le
tournage de L'éternité devant soi


Montréal, 7 novembre 2001

À la famille et aux proches de Marius Téodoresco,


Les réalisateurs et les réalisatrices de Télé-Québec ont été
touchés par la disparition de Marius. Bon nombre se souvient de cette lampe allumée jusqu'à tard dans la soirée dans le bureau du réalisateur venu des pays de l'Est. Marius était roumain. Nous approchions tous cet homme avec respect. Sa discrétion, ses
longs silences et sa rigueur intellectuelle l'enveloppaient souvent
de mystère.

L'écrivain Romain Gary aurait pu inventer un tel personnage dont
on soupçonnait les questionnements et les douleurs discrètes.
Il nous aurait touché par son aventure humaine en décrivant son arrivée en Amérique comme cinéaste en novembre 1968 où il demanda l'asile politique pour échapper au régime de Nicolas Ceaucescu. Que nous aurait-il raconté de sa lutte pour faire venir ses enfants au Québec? Qu'aurions-nous trouvé dans ces lettres aux plus hautes autorités canadiennes afin que ses proches puissent le rejoindre au Canada?

 



Je me souviens d'un petit voyage en voiture avec Marius. Nous allions discuter de métier avec d'autres collègues. En longeant les rives de la rivière Richelieu, son regard s'est attardé pendant de long moments sur la nature qui défilait. Il savourait la tranquilité de son pays d'adoption. Il regardait chaque décor chargé d'érables, de fleurs et d'eau comme s'il les appercevait pour la première fois. C'était un regard d'immigrant qui cherchait dans son pays d'accueil des tonalités de sa terre natale, la Roumanie. Il se dégageait de cet homme une sorte de tristesse paisible, quelque chose qui ressemble à la noblesse. En fait, je crois qu'un grand film tournait dans la
tête de Marius et ce cinéma était cadré par le pare-brise de
la voiture qui lui renvoyait un horizon de tendresse et
quiétude. Nous avons causé lentement. Il a longuement parlé de son fils qui vivait en Hollande. Il a aussi parlé de sa fille
qui vivait au sud du Canada, aux Etat-Unis. Ses yeux
luisaient de fierté et son verbe était celui d'un voyageur confronté aux séparations. Il avait un regard tranquille et un port de tête de dompteur de solitude. On pouvait apercevoir
la rêverie, les contours de l'imaginaire et les frontières
ouvertes de la liberté dans l'âme des yeux de Marius.


Saint-Benoît-du-Lac: entre le lac,
la montagne et la forêt...
Photos: Jean-Pierre Danvoye

 

 

 

 

 

 

 

 


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Là-haut, entre la Grande Ourse et le soleil, il semble que le ciel soit rempli d'imaginaire et que la liberté n'a plus de fin. Marius rêvait d'être écrivain. Souhaitons qu'il trouve de l'encre et un peu d'éclairage dans son nouveau pays d'adoption afin d'achever un roman imaginé, on s'en doute, il y plus d'un demi- siècle.

Marius était un homme de lutte et de savoir. Il avait le courage du mot juste et souvent tranchant pour défendre la liberté intellectuelle. Dans son œuvre à Télé-Québec, on trouve
le passage de grands noms de la culture et de la connaissance.
Dans la série L'Univers de... , Marius a donné l'antenne aux fameux photographes-
paysagistes Mia et Klaus Matthes. L'univers de Raymond Daveluy, célèbre organiste
l'univers de Monique Mercier, peintre amoureuse de la beauté, l'univers de
François Barbeau, célèbre costumier et metteur en scène, l'univers de Robert Lapalme, caricaturiste et critique social, celui de Naïm Kattan,
celui du Dr Paul David, celui de Pierre Gauvreau, Paul Lyonnet , Han Suyin et enfin
celui d' Anne Hébert, sont autant de parcelles d'âme de Marius.

Je me souviens surtout d'un très beau document illustrant la vie quotidienne des moines de l'abbaye de Saint-Benoît-du-Lac. Il s'intitulait L'éternité devant soi. C'est ce qui reste à notre collègue Marius. Et sûrement une lampe restée allumée quelque part en chacun de nous et qui éclaire ce que Marius avait de meilleur et qu'on conservera en soi.