.MACADAM. SUD
.. une série documentaire de
.. GUY SIMONEAU

 

......Voilà déjà plusieurs années que je voulais tourner un film documentaire avec des travailleurs de rue. Le véritable déclic tardait à se produire, jusqu'à ce que, il y a deux ans, je rencontre Claude Hardy, un pionnier qui m'introduisit à des équipes de travail de rue.

A priori, la présence d'un cinéaste dans ces milieux est plus ou moins bien vue. Qui dit caméra dit télé, dit sensationnalisme… Heureusement, quelques uns de mes films étaient connus et appréciés de certains d'entre eux : Plusieurs tombent en amour, sur la prostitution de rue, tourné en 1980; Est-ce ainsi que les hommes vivent? tourné en 1992, portant sur la détresse masculine.

Ce qui m'a permis toutefois de prendre ma place, lentement et sûrement, demeure mon approche : patience, détermination, disponibilité et respect. Ceci dit, il n'existe pas de recette magique et durant ma recherche de quelques mois, j'ai dû passer d'une équipe de travailleurs de rue à l'autre. Enthousiastes au départ face à mon projet de série documentaire, les équipes se désistaient pour différentes raisons en cours de route (un travailleur de rue aîné quittait pour une année sabbatique, provoquant chez les autres, plus jeunes, une insécurité face au tournage; ou encore, la moitié d'une équipe embarquait dans mon projet, l'autre moitié hésitait; enfin, des pressions exercées auprès de travailleurs de rue, par un certain gourou du travail de rue, les incitant à ne pas participer à la série documentaire, ne m'ont pas facilité la tâche…).

Finalement, les responsables de l'équipe de travailleurs de rue du sud-ouest de Montréal, le TRAC,
qui croyaient à cette série documentaire m'ont suggéré de rejoindre l'équipe de Carrefour jeunesse Longueuil, dirigée par Alain Martell, un gars formidable âgé de 40 ans. Alain est une source d'énergie sans borne. Rassurant sans être paternaliste, extrêmement articulé sans qu'il tombe dans un
discours assommant, il est un homme de terrain plein d'humour, avec 13 ans de travail de rue
derrière lui.

Dès les premières minutes, j'ai su que c'était avec lui et son équipe que je plongerais dans cette
grande aventure. Une heure plus tard, je roulais avec eux dans le TROC (unité mobile d'intervention) dans les rues de Longueuil, question de prendre le pouls de leur démarche et de leur action (sans caméra). C'est là que j'ai rencontré pour la première fois Guylaine, une travailleure de
rue/criminologue âgée de 23 ans, une jeune femme extraordinaire qui allait devenir, avec Alain,
un des personnages pivots de la série.

Il m'est apparu important, dès le départ, que l'équipe de tournage devait être réduite à son minimum,
i.e. deux personnes : Daniel Provencher, mon preneur de son, et moi, caméraman/réalisateur, muni
de ma caméra-stylo. Cette façon de faire a été déterminante : un tournage de neuf mois, jour et nuit,
une présence de presque tous les
instants dans l'univers des travailleurs de rue et des personnes
avec qui ils sont en relation d'aide. Mon but, en tant que cinéaste : aller en profondeur dans ces parcours de vie qui fusaient de partout; déboulonner les préjugés dont nous sommes tous enclins
à nourrir, moi le premier; raconter leurs histoires de la façon la plus vraie.

Mes poteaux ont été les travailleurs de rue. Ils s'appellent Alain, Guylaine, Sylvain, Élise, Marie-Anne. Sans eux, rien n'aurait été possible. Ils m'ont témoigné leur confiance et m'ont introduit aux gens
qu'ils rencontraient, après les avoir eux-mêmes apprivoisés. À leur tour, ces gens - jeunes et moins jeunes- décidaient ou non de s'engager dans l'expérience du tournage.

Jamais, tout au long du tournage, je ne me suis permis de filmer quelqu'un à son insu. Mon approche était totalement ouverte et transparente. J'ai essuyé des refus au début et je me suis parfois demandé ce que je faisais là : des heures d'attente solitaire, des rendez-vous manqués, des situations délicates voire dangereuses qui se profilaient. Mais à mesure que les gens apprenaient à me connaître, ils s'approchaient de moi et s'offraient quasiment eux-mêmes de participer au documentaire. La règle d'or, celle que j'avais découverte en tournant Plusieurs tombent en amour, il y 20 ans, opérait encore : ne jamais vouloir convaincre les gens, aller vers eux et, tout en même temps, les laisser venir à soi. Chacun faisant son bout de chemin.

Certains d'entre eux ont voulu lâcher en cours de tournage. Ils sont revenus, devinant bien que mon intention n'était pas de les marquer de stigmates. J'ai voulu les montrer dans leur globalité, faire voir des êtres merveilleux malgré les apparences.

Parmi les travailleurs de rue, certains ont quitté leur job un moment donné, exténués. Chez les participants, quelques uns ont évolué et réussi à surmonter le poids qui les accablait, tandis que d'autres ont régressé. C'est la réalité. C'est cette réalité qui me passionne et que j'aime filmer.

Une chose que j'ai apprise au cours de ce tournage : ne jamais trahir la confiance que les gens vous témoignent, sinon, à travers des tournages aussi longs, au milieu d'une si grande proximité quotidienne, cela vous perdra.

Quant au montage (166 heures de métrage…), il s'agit d'une étape confrontante : tous ces personnages authentiques, toutes ces histoires vraies, comment leur rendre justice? Heureusement,
je crois que j'ai su éviter le plus possible le piège de l'auto censure, sachant depuis longtemps qu'elle est le pire ennemi du réalisateur.
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NOTE - Début de la série: hiver 2003 : nous vous tiendrons au courant ...