Les réalisateurs fêtent
le
35è de Radio/Télé-Québec
Cette semaine : Le réalisateur Guy Parent nous raconte la genèse de Droit de Parole

Introduction de Béatrice Raimbault

D'abord technicien à Radio-Canada, Guy Parent est entré à Radio-Québec en 1970 avec la même fonction. Quelques temps plus tard, il devient réalisateur. Il a tourné -entre autres- bon nombre de documents en région. C'est en novembre 1978, qu'il crée la célèbre formule de Droit de parole. L'émission la plus démocratique de toute l'histoire de la télévision québécoise venait de naître. On allait enfin permettre, par le biais de la télévision, de donner la parole aux gens qui ne l'avaient pas. Guy Parent réalisera jusqu'en 1981.

Par la suite une pléiade de réalisateurs lui ont succédé : Jacques Cholette, Jean-Pierre Morin, Marshall Johnson, Louis Charest, Jan Vandereydan, Alain Saulnier, Simon Girard, Robert Lachapelle, Robert Landry, Guy Leduc, Normand Nicol, Lynn Phaneuf. Actuellement, c'est Gaëtan Lavoie qui en assure la réalisation et ce, depuis 1998.

Maintes personnalités ont animé le plateau de Droit de parole, une des émissions-phare de Radio-Québec et dorénavant de Télé-Québec : le célèbre duo Matthias Rioux - Jean Cournoyer, Claire Lamarche, Michel Viens, Françoise Guénette, Pierre Paquette et bien sûr Anne-Marie Dussault, fidèle au rendez-vous depuis plusieurs années tous les vendredis soirs à 20 heures.

Les décennies passent mais la pérennité de Droit de Parole est toujours assurée par le succès de la formule née de la détermination et de l'engagement d'un homme sensible aux préoccupations et questionnements des citoyens. À l'heure actuelle, plus de 20 000 personnes ont exprimé leurs opinions sur le plateau de Droit de Parole.

C'est donc avec grand plaisir que nous publions le récit historique de la genèse de Droit de parole. Guy Parent avait écrit ce texte à l'occasion du vingtième anniversaire de cette émission.


... . La genèse de Droit de parole

...
«Il y a vingt-quatre ans, en octobre 1978, le Comité de programmation me demandait de mettre sur pied un événement de participation. On se souviendra qu'à cette époque, la société d'état était accusée d'élitisme et plusieurs employés partagaient cette opinion. J'ai donc rencontré le nouveau pdg, Gérard Barbin pour lui demander quelle orientation il entendait imprimer à Radio-Québec. A travers la large fenêtre de son bureau, il désigna le quartier Ste-Marie: C'est à ces gens-là qu'il faut parler.

Le lendemain, je téléphonais à Matthias Rioux, qui animait à CKVL l'émission Face à face avec Jean Cournoyer. Je lui ai demandé d'assurer l'animation de la nouvelle émission. Nous sommes entrés en ondes en janvier 1979.

Le moins qu'on puisse dire c'est que Droit de parole a connu une enfance difficile. Il a fallu nager à contre-courant et c'est grâce à des complicités bien placées que la série a survécu. La participation, en direct, du public suscitait beaucoup d'inquiétudes. On aurait souhaité un dispositif scénique calqué sur le modèle des assemblées délibérantes: un panel d'invités et deux micros sur pied où les intervenants se succéderaient à la queue-leu-leu. Une
disposition qui interdisait, à toutes fins pratiques, des échanges entre les participants.

J'avais en tête un véritable forum dépourvu d'entraves à la libre expression des opinions. Un forum où pourraient être abordés tous les sujets. La disposition scénique, où l'animateur faisait face aux participants, a provoqué de sérieux remous dans les services techniques. Il fallait doubler l'éclairage, disposer les caméras d'une façon peu conventionnelle et utiliser des microphones directionnels en studio, ce qui frisait l'hérésie.

Il nous fallait recruter des participants pour alimenter les débats. L'objectif de l'émission étant de débusquer le préjugé pour mieux le documenter, Matthias Rioux et moi tenions mordicus à ce que ces participants ne soient pas triés sur le volet mais se présentent de leur propre initiative. Seules trois ou quatre personnes-ressources étaient invitées. La Direction de l'époque a refusé de s'impliquer dans ce recrutement, si bien que nous avons du paqueter
l'auditoire des deux premières émissions avec des parents et amis.

J'ai alors pris l'initiative d'organiser personnellement la campagne de publicité de l'émission, et je dois à la protection occulte de M. Barbin l'absence de représailles à mon endroit...

Nous étions alors diffusés le dimanche soir, "contre" Les Beaux dimanches de Radio-Canada. J'avais choisi ce créneau, sachant que l'auditoire que nous visions n'était pas composé majoritairement d'abonnés aux Beaux dimanches. Et ça a marché! Si bien qu'en septembre, la direction des programmes décida d'installer à notre place une émission diffusée le mercredi et animée par Gilles Gougeon . Nous avons donc déménagé au mercredi, et notre
public a suivi... Il faut dire que Jean Cournoyer s'était joint à Matthias Rioux et que CKVL ne s'objectait pas à ce que leurs animateurs fassent la promotion en ondes de Droit de parole. Il s'est établi une synergie qui fut profitable aux deux émissions.

Mais l'absence de filtrage de l'auditoire déplaisait au plus haut point à la direction des programmes, même si aucun incident fâcheux ne s'était produit. A la suite de la présentation du documentaire Les enfants des normes, nous avons diffusé une émission intitulée Les normes des enfants où l'auditoire était entièrement composé de jeunes. Quelques jours plus tard, paraissait dans un journal un article émanant d'un enseignant qui dénonçait l'évidente sélection des participants. Or, il n'y en avait pas eu et nous l'avons bien précisé dans la réponse que nous avons publiée.

Depuis ce temps, le recrutement de l'auditoire a toujours été le fait de l'équipe de production, augmentée d'un recherchiste qui s'y consacrait exclusivement.

En dépit (ou à cause) de son succès, l'existence de Droit de parole fut menacée au printemps 1980, à peine un an après son entrée en ondes. Un grand concile, réunissant tout ce qui pensait à Radio-Québec, se tenait à l'hôtel Regency Hyatt de Montréal. C'est là que se décidait la nouvelle orientation de la programmation. J'y avais mes informateurs, et c'est ainsi que j'ai appris que Droit de parole fut au coeur du débat sur "l'élitisme". Sa reconduction sera le signe d'un virage marqué par l'arrivée d'animateurs "populistes" comme Jeannette Bertrand et Michel Jasmin.

Nous avons enfin connu une période de prospérité et de liberté. Le cadre d'une télévision éducative entièrement subventionnée nous a permis de tenter des expériences. C'est ainsi que nous avons ajouté, puis retiré une ligne ouverte durant l'émission. Puis, à cause de l'exigüité des studios à Radio-Québec, nous avons installé nos pénates dans le grand studio H de Télé-Métropole. Ce qui nous a permis d'inviter, en plus des participants au débat, le grand public qui composait un auditoire-spectateur. A la mi-temps de l'émission, Matthias Rioux procédait à un vox populi parmi cet auditoire, qui avait alors l'occasion d'adresser des questions au groupe de discussion. C'est aussi à ce moment que nous avons introduit les sondages téléphoniques et que nous avons décidé de formuler le sujet de l'émission sous forme de question.

Droit de parole a occupé durant plusieurs années le sommet du palmarès des cotes d'écoute à Radio-Québec. Dès la deuxième année, nous avons dépassé plusieurs fois le cap du demi-million d'auditeurs. L'émission a servi de locomotive à Parler pour parler de Jeannette Bertrand et a fait en sorte que le vendredi soir devienne LA soirée de Radio-Québec.

J'ai dirigé et animé une équipe de pionniers dont la majorité des membres étaient issus de milieux extérieurs à la télévision. Et c'est ce même esprit pionnier qui a engendré d'autres grandes séries, aujourd'hui disparues, comme Télé-service, Parler pour parler et les Grands A, entre autres.

J'ai quitté la direction de Droit de Parole en janvier 1981 après cinquante-huit émissions. Matthias Rioux et Jean Cournoyer sont partis un an plus tard...

Mais Droit de parole était lancé! Sa formule s'est maintenue et a même fait école. Droit de Parole, c'est aussi le seul héritage que la programmation de Radio-Québec a légué à celle de Télé-Québec. De cela, j'avoue être fier.»

Guy Parent
réalisateur à
Radio-Québec
de 1970 à 1987
.. Retour à la page d'accueil